Témoins, confident·es : pourquoi est-il si difficile de dire stop ?
- 28 mai
- 6 min de lecture
Il y a une expérience que beaucoup de personnes ont vécue, sans toujours savoir comment la nommer. Quelque chose se passe sous nos yeux, ou bien quelqu'un nous raconte ce qu'iel vient de vivre, et nous restons silencieux·ses. Nous ne disons pas stop. Nous ne savons pas quoi répondre. Plus tard, parfois des années plus tard, le souvenir revient avec une question qui n'a pas de réponse simple : pourquoi n'ai-je rien dit ?
Cette question vaut la peine d'être prise au sérieux. Elle traverse nos lieux de pratique, nos équipes, nos formations, nos cercles. Elle traverse aussi la vie ordinaire : repas de famille, soirée entre amis, vestiaires, salles de réunion. Et elle est d'autant plus douloureuse qu'elle concerne des situations où, en théorie, nous savons ce qu'il faudrait faire.
Ce qui se passe au moment où nous sommes témoins
Voir un comportement problématique en direct, qu'il s'agisse d'un propos sexiste, d'un geste déplacé, d'une humiliation publique, d'une prise de pouvoir abusive ou d'une situation manifeste de non-consentement, ne produit pas chez le témoin une réaction simple. Plusieurs mécanismes peuvent se déclencher presque simultanément peuvent même sembler contradictoires.
Le premier est la sidération. Le cerveau enregistre l'événement mais ne parvient pas à le traiter en temps réel. Nous restons figé·es. Plus l'acte est inattendu dans le contexte, plus la sidération est forte. C'est précisément dans les espaces où nous nous sentons en sécurité, un cercle de pratique, une formation, une équipe que nous apprécions, que la sidération est la plus paralysante. Le décalage entre ce qui est censé se passer là et ce qui s'y passe vraiment fait littéralement disjoncter la capacité d'agir.
Le deuxième mécanisme est le doute sur ce qu'on a vu. Est-ce que j'ai bien compris ? Est-ce que j'exagère ? Peut-être que c'était une plaisanterie. Peut-être que les autres n'ont pas trouvé ça grave, sinon ils auraient réagi. L'effet de groupe est ici redoutable : si personne autour n'intervient, chacun·e en déduit que les autres ne trouvent pas la situation problématique, et donc qu'iel se trompe. C'est ce que les psychologues sociaux appellent l'ignorance pluraliste. Tout le monde voit, tout le monde doute, personne n'agit, et tout le monde croit être le ou la seul·e à avoir trouvé la scène déplacée.
Le troisième mécanisme est le calcul du coût. Pas un calcul conscient ni cynique, plutôt une évaluation rapide et largement implicite : si je dis quelque chose, qu'est-ce qui m'arrive ? Est-ce que je vais être ridicule ? Mis·e à l'écart ? Accusé·e d'en faire trop ? Est-ce que je vais perdre ma place dans le groupe, dans l'équipe, dans la formation que je viens à peine de commencer ? Ces craintes ne sont pas irrationnelles. Elles correspondent à ce qui arrive effectivement, statistiquement, aux personnes qui prennent la parole. Le coût social du témoin qui parle est réel et il pèse.
Le quatrième mécanisme est plus subtil : la loyauté. À l'auteur·e du comportement, parce que c'est un·e collègue, un·e ami·e, un·e formateur·rice respecté·e. Au groupe, parce qu'on ne veut pas le mettre en crise. À l'institution, parce qu'on tient à elle. Ces loyautés ne sont pas illégitimes en soi mais elles fonctionnent souvent au détriment de la personne ciblée par le comportement, qui se retrouve seule à porter la situation pendant que tout le monde protège l'équilibre.
Lorsque quelqu'un nous raconte ce qui s'est passé, quand quelqu’un m’informe d’une situation problématique que je n'ai pas vu, que j’apprends après coup, plusieurs mécanismes interfèrent avec la capacité de bien recevoir.
D'abord, la difficulté à entendre l'invraisemblable. Quand la personne nommée est connue, appréciée, respectée, le récit entre en collision frontale avec l'image que nous avions d'elle. Le cerveau cherche immédiatement une issue qui préserve la cohérence : il y a peut-être eu un malentendu, elle a peut-être mal interprété, c'est sûrement plus compliqué qu'elle ne le dit. Cette résistance n'est pas de la mauvaise foi. C'est une réaction de protection cognitive face à une information qui menace notre vision du monde et de nos proches. Elle est néanmoins dévastatrice pour la personne qui parle, parce qu'elle ajoute à son expérience le sentiment de ne pas être crue.
Ensuite, la peur de mal faire. Beaucoup de personnes restent silencieuses ou évasives parce qu'elles se sentent incompétentes pour répondre. Qu'est-ce que je dis ? Qu'est-ce que je conseille ? Et si j'aggrave la situation ? Cette peur est sincère et elle est souvent renforcée dans les milieux qui valorisent la justesse de la communication. Plus on a peur de mal dire, moins on dit et plus la personne qui se confie repart avec l'impression d'avoir embarrassé.
Il y a aussi, dans nos milieux, un mécanisme spécifique qu'il faut nommer : le réflexe d'équilibrer. Recevoir un récit de violence et chercher immédiatement à comprendre « les deux côtés ». Demander quel besoin non-satisfait l'agresseur·e exprimait. Inviter la personne qui se confie à reformuler en évitant les jugements. Ces réflexes, bien intentionnés, peuvent devenir une forme de neutralisation. Ils ramènent la personne à sa propre responsabilité communicationnelle alors que ce dont elle a besoin, à ce moment-là, c'est d'abord d'être crue, accueillie, reconnue dans ce qu'elle vit. La symétrie n'est pas une vertu quand la situation est asymétrique.
Enfin, la peur des conséquences. Si je crois cette personne, qu'est-ce que je vais faire de cette information ? Est-ce que je dois en parler ? À qui ? Est-ce que je dois rompre avec celui ou celle qu'elle accuse ? Cette charge anticipée peut conduire à minimiser le récit en temps réel, simplement parce qu'on ne se sent pas prêt·e à porter ce qu'il implique.
La CNV a beaucoup à offrir dans ces situations, mais elle peut aussi devenir un obstacle si elle est mal utilisée.
Ce qu'elle peut faire : nous aider à distinguer ce que nous observons de ce que nous interprétons, à formuler une parole claire au moment où il le faut, à accueillir un récit difficile sans nous laisser submerger, à rester en lien avec la personne qui se confie sans nous précipiter dans le conseil ou le jugement. Elle peut aussi nous donner les mots pour interpeller, sur le moment, un comportement problématique sans entrer dans l'escalade.
Ce qu'elle ne doit pas faire : servir à rééquilibrer artificiellement les situations qui ne sont pas symétriques. Une personne qui raconte une agression n'a pas besoin qu'on l'aide à comprendre les besoins de son agresseur·e. Un témoin qui décide d'intervenir n'a pas à attendre d'avoir trouvé la formulation parfaite avant de dire stop. La CNV est un outil de qualité relationnelle, pas un protocole d'évitement du conflit nécessaire.
Soyons honnêtes entre nous : il est arrivé que la CNV soit invoquée pour calmer une parole légitime, pour renvoyer une victime à son ressenti, pour transformer en problème de communication ce qui était d'abord une violence. Reconnaître cela ne disqualifie pas la CNV. Cela nous oblige à une vigilance sur son usage.
Dire stop, accueillir un récit : quelques repères
Il n'existe pas de formule magique, ni pour le témoin, ni pour le confident·e. Mais quelques repères peuvent être utiles.
Quand on est témoin, dire quelque chose, même imparfaitement, vaut presque toujours mieux que se taire. Une phrase courte suffit. Ce n'est pas ok. Stop, là. Ce que tu viens de dire me pose problème. Il n'est pas nécessaire d'avoir le mot juste pour interrompre une dynamique. Le seul fait d'introduire une voix dissonante dans le groupe brise l'unanimité du silence et autorise d'autres à parler.
Quand quelqu'un nous confie quelque chose, le premier acte est d'écouter sans chercher à résoudre. La phrase la plus utile, souvent, est la plus simple : je te crois. Ensuite seulement, et seulement si la personne le souhaite, on peut envisager ensemble la suite. Pas avant. Et jamais en lieu et place.
Et enfin, dans les deux cas, accepter de ne pas être à la hauteur. Il est rare de réagir parfaitement face à ces situations. Ce qui compte n'est pas la performance du moment, mais la possibilité de revenir, de reprendre, de dire plus tard ce qu'on n'a pas su dire sur l'instant. Un témoignage différé reste un témoignage. Un soutien tardif reste un soutien. Le silence définitif, lui, abandonne deux fois : la personne ciblée, et soi-même.
Pour conclure, provisoirement
Pourquoi est-il si difficile de dire stop ? Parce que la sidération nous traverse, parce que le doute nous travaille, parce que le coût social est réel, parce que les loyautés nous tirent, parce que la résistance cognitive à l'invraisemblable est puissante, et parce que la peur de mal faire nous fige.
Aucune de ces raisons n'est ridicule. Mais aucune n'est non plus une excuse définitive. Reconnaître ce qui nous paralyse est la première étape pour ne plus l'être tout à fait. Et c'est probablement l'un des chantiers les plus importants que nos communautés, attachées à la qualité du lien, peuvent ouvrir en leur sein.
Valérie Brooms
En collaboration avec Ibne Muna de Chronik



Commentaires