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Le consentement, au-delà du « oui »

  • 25 mai
  • 5 min de lecture

Le mot consentement s'est imposé partout. Dans la loi, dans les débats publics, dans les chartes professionnelles, dans les conversations intimes. Il s'est installé comme l'outil principal pour penser ce qui sépare une relation juste d'une relation qui ne l'est pas.

On l'invoque comme s'il suffisait à régler la question, alors qu'en réalité, c’est le premier jalon d’une question qui mérite d’être approfondie.


Dire « j'ai eu son consentement », c'est se rassurer. Cela suppose que l'autre était en position de dire non. Que son « non » aurait été entendu. Que son « oui » exprimait quelque chose d'elle, et pas seulement de la situation. Beaucoup de malentendus et de violences ordinaires se logent dans cet écart : entre le consentement formel, le « oui » prononcé, et le consentement réel, l'accord d'une personne libre, informée, sans pression intérieure ou extérieure.


C'est exactement là que la CNV a quelque chose d'important à dire. Et c'est là aussi qu'elle nous met au défi.

 

La distinction qui change tout : demande ou exigence

La CNV ne parle pas directement de consentement. Mais elle introduit une distinction qui peut nous aider à y voir plus clair : celle entre demande et exigence.

Une demande, au sens de Marshall Rosenberg, suppose que l'autre puisse dire non sans que la relation s'effondre. Si le « non » entraîne reproche, retrait affectif, sanction subtile, insistance habillée d'empathie, ce n'était pas une demande, c'était une exigence déguisée. Et le « oui » obtenu dans ces conditions n'a pas la même valeur qu'un « oui » offert librement.


Cette distinction est plus radicale qu'il n'y paraît. Elle déplace la question du consentement du registre verbal, qu'est-ce que la personne a dit ?, au registre relationnel, dans quelles conditions a-t-elle pu dire ce qu'elle a dit ?


La CNV nous invite, avant d'accueillir le « oui » de l'autre, à nous demander ce que coûterait son « non ». C'est une exigence rare. Elle suppose une honnêteté sur ses propres attentes, une vigilance sur l'asymétrie possible de la relation, et la capacité d'entendre un refus sans le transformer immédiatement en problème à résoudre ou en blessure à panser.


Le « non » comme première étape pour examiner le consentement

Dans la pratique, ce que la CNV permet de travailler, c'est moins la qualité du « oui » que la qualité du « non ». Tant que le « non » n'est pas réellement possible, le « oui » ne dit rien.

Cela vaut dans la vie intime, où la question est aujourd'hui largement débattue. Cela vaut tout autant dans des espaces où on en parle moins : la relation de soin, la relation pédagogique, la relation de travail, la relation d'équipe, et, soyons honnêtes, même nos relations entre praticien·nes de la CNV.

Combien de « oui » sont des « oui » de subordination, de fatigue, de peur de décevoir ? Combien d'accords donnés en équipe sont en réalité des silences contraints qui produiront, des mois plus tard, des résistances passives, des arrêts maladie, des départs ? Combien de fois croyons-nous avoir « écouté » l'autre alors que nous avons simplement attendu qu'il ou elle acquiesce ?


La CNV offre un cadre pour rendre ces « non » dicibles. Pour distinguer ce qui relève d'un véritable accord de ce qui relève d'une soumission acceptable. C'est un apport considérable, et, il faut le dire, largement sous-utilisé, y compris par celles et ceux qui pratiquent la CNV depuis longtemps.

 

Là où la CNV nous met au défi

Reste un point qu'il vaut la peine de regarder en face.

La CNV travaille la qualité de la relation entre des personnes. Elle suppose, pour fonctionner pleinement, que les protagonistes soient à peu près en position d'entendre et d'être entendu·es. Or les situations où le consentement est remis en question sont souvent celles où cette symétrie n'existe pas : une institution face à un usager, un cadre face à un membre de son équipe, un soignant face à un patient, une personne face à une autre dans un déséquilibre de statut, de genre, de pouvoir.

Dans ces situations, demander à la personne en position basse de « formuler ses besoins en CNV » peut, paradoxalement, redoubler la violence qu'on prétend désamorcer. On déplace la charge de la communication juste sur celle ou celui qui en a déjà le moins les moyens. On fait porter la responsabilité du climat à qui le subit.


Cette observation est une invitation à nous rappeler de garder en tête ce que Marshall Rosenberg lui-même soulignait, notamment dans Communication et pouvoir : la CNV n'est pas une technique de communication interpersonnelle isolée. C'est aussi, et peut-être surtout, un outil de transformation des structures et des rapports de pouvoir.

 

Le consentement pose la question du cadre dans lequel les échanges ont lieu.

Penser le consentement sérieusement, c'est accepter qu'il ne se joue pas seulement entre deux personnes. Il se joue dans le cadre qui les entoure, dans l'organisation, dans la culture du collectif.

Une équipe ne peut consentir librement à un changement que si l'information lui a été donnée à temps, si le désaccord est possible sans coût, si le « non » d'une voix n'est pas immédiatement requalifié en « résistance ». Un patient ne peut consentir librement à un soin que si l'asymétrie de savoir a été réduite, si le temps de la décision est respecté, si le refus n'entraîne pas de représailles relationnelles. Un cercle de pratique ne peut accueillir l'expression authentique de chacun·e que si le cadre offre de la sécurité à tout le monde, que si les signaux non-verbaux sont écoutés, que si certain·es n'occupent pas plus de place qu'il ne leur revient.

Le consentement, à cette échelle, n'est pas seulement une question de mots échangés. C'est une question de conditions rendues possibles ou empêchées par le cadre lui-même.


C'est sur ce terrain que la CNV, articulée à une attention systémique, prend toute sa portée. Elle ne se contente pas d'inviter les personnes à mieux communiquer. Elle invite les collectifs à se demander ce qu'ils rendent dicible, ce qui est tu et pourquoi.

 

Pour conclure, provisoirement

Le consentement n'est pas un mot magique. Le « oui » ne suffit pas à le garantir, et le « non » ne suffit pas à le préserver. C'est une qualité de relation et de cadre, qui dépend autant des personnes que des conditions dans lesquelles elles parlent.

La CNV nous donne des outils précieux pour travailler cette qualité. Elle nous oblige aussi à regarder lucidement les limites de ce qu'on peut faire entre deux personnes seules, quand le cadre qui les entoure produit du non-consentement par sa structure même.

Continuer à penser ensemble cette articulation, entre l'attention à la relation et l'attention au cadre, est sans doute l'une des contributions les plus précieuses que notre communauté peut offrir, aux autres et à elle-même.


Valérie Brooms.

En collaboration avec Ibne Muna de chronik.be

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